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rony.blog

Sauvez.

Je grince des dents et ça me fait mal dans le muscle qui soutient mon cou à droite. Je ne connais absolument pas les noms des fleurs ni ceux des muscles. Je ne connais pas grand monde parmi les gens qui sont passés devant moi ce matin, ni les deux ouvriers qui ont failli faire atterrir sur ma lourde tête quelques centaines de kilos de matière compacte, en forme de cube, remarquable par son poids. Je l’ai esquivée sans même m’en rendre compte, comme ça, par la force des choses. L’un d’eux a poussé un cri furieux, l’autre a claqué de la langue dans ma direction. Il se tenait sur le camion, une grue à l’avant, exécutant et supervisant en même temps le transfert du chargement jusqu’à sa place, au milieu du trottoir réservé aux passants. Mes yeux, rivés à mon téléphone, donnaient raison à son claquement de langue.

J’ai accéléré le pas, manœuvrant des chaussures légères chargées de déplacer un dos rouillé. Je suis arrivée au café et je grince encore, tout le chagrin ramassé dans un comprimé de Ritaline qui danse sur mon clavier au rythme des frappes sur ces petites touches où n’ont jamais été gravées les lettres que je tape. Leur absence brouille mon identité. Autrefois, j’ai dit que ce qui laisserait une marque rouge éternelle sur le drapeau blanc d’un pays serait un accent ; aujourd’hui, on claque de la langue à une prononciation étrangère. J’ai honte, de lui, d’eux et de moi-même. La confusion commence lorsque l’attention portée à cette honte devient une anxiété quotidienne.

Je ne prends de Ritaline qu’en période de crise (parfois ce qui ressemble à une excuse facile est simplement vrai, raison pour laquelle on l’a sacré excuse facile). Il scintille là, le comprimé, au-dessus de la touche F4, – qui assombrit aussi l’écran quand on appuie dessus en même temps que sur Shift – depuis une heure et vingt-deux minutes. Sa date de péremption est passée il n’y a pas longtemps. J’ai demandé, on m’a dit que ça allait.

Mon appartement aussi, vingt-deux mètres carrés. La bande passante en étend certes les dimensions, mais pas celles du bureau violet, perpétuellement sale, que Ron a trouvé dans la rue l’année dernière. Le charme virginal de cet appartement s’est dissipé sous mes yeux et m’a laissé une boîte cylindrique en plastique blanc, presque vide.

Le père de Ron est mort ce matin. Il est à trois mille kilomètres de moi et la bande n’est pas assez large pour tendre une main sûre (qui ne se ronge plus les ongles) jusque dans ses cheveux épais et rasés. L’enterrement a lieu en ce moment, des âmes familières qui signifient la proximité sanglotent dans un cimetière situé à côté du cimetière militaire. Le cortège détient l’arme de l’apocalypse. Le soleil cogne. Mes fesses somnolent dans un canapé consolant, des prises électriques cachées derrière d’épais coussins bordeaux.

Mon arme de l’apocalypse, comme un bébé, comme une bête couverte de fourrure, me fait de l’œil depuis sa place provisoire, maintenant entre F5 et F6. Je me souviens qu’ils ont dit un jour à la télé que « toute personne qui vit ici a droit à son propre État, plus un F16 offert par le fabricant ».

Le père de Ron fabriquait des jouets, et voilà que je viens de parler de lui au passé. Je suis soudain nostalgique de quelque chose qui, il y a quelques heures encore, était décharné et malheureux mais solide et existant. Il fabriquait des jouets, prenait part à des aventures amoureuses, dirigeait une entreprise et des cellules familiales, parlait et marchait et conduisait ; grâce aux disques dans sa voiture à l’odeur si particulière, la bande-son de mon adolescence a pris forme.

Des âmes familières l’aimaient. Lorsque l’infirmière a demandé qu’on quitte sa chambre pendant quelques minutes, parce qu’un homme a besoin de calme pour mourir, il a rendu l’âme. « Comme à son habitude », me raconte Ron au téléphone alors qu’il fait la queue pour acheter une tombe.

Et moi je suis loin et mes os s’enterrent dans ce canapé, de la même couleur que mon pull, facilitant la dissolution de mes organes dans un chagrin sans durée, sans axe du temps, qui se glisse comme une mort, dur et râpeux comme du gel pour cheveux.

Quelqu’un d’autre est allongé dans un lit et réfléchit à ma vie. Je le sais parce que je fais la même chose avec la vie des autres. Je sais aussi qu’il n’existe pas de solutions simples et peut-être que, parfois, la solution consiste à savoir que quelqu’un d’autre se donne la peine de penser à ce qui m’occupe, au moins aussi lourd que le chargement qui a menacé d’écraser ma tête ce matin, au moins aussi ridicule que moi, tête penchée sur un téléphone, me dérobant au regard, refusant de m’excuser. Aujourd’hui encore, je ne prendrai pas de Ritaline.