La France a un incroyable talent, une fois régularisé
À travers Une vie en France, série de portraits diffusée par France Télévisions le 14 juillet, se rejoue une vieille obsession française : décider quels talents méritent d’être reconnus, accueillis ou célébrés. En revenant sur Exemplaires, un film réalisé cinq ans plus tôt, je comprends que mes deux œuvres racontent la même histoire, de part et d’autre du guichet.

Ce 14 juillet, France Télévisions diffuse Une vie en France, vingt-cinq portraits animés de personnes nées ailleurs « qui font la France ». De Marie Curie à Kenzo, d’Émile Zola à Aya Nakamura, la catégorie devient parfois floue lorsque certains ont grandi en France depuis leur plus jeune âge. J’ai réalisé trois de ces portraits.
Ces histoires parlent de personnes qui ont traversé des frontières, à un moment où les images ont traversé leur propre frontière – vers une économie qui préfère souvent leur prix à leur qualité. Les épisodes ont été créés avec des outils d’intelligence artificielle générative, dans une esthétique de peinture à l’huile, avec tout ce que ce médium charrie d’histoire, de patrimoine et de légitimité. En travaillant sur cette série, je me suis rendu compte que je poursuivais le même récit depuis plusieurs années.
« Je dois vous connaître ? »
En 2021, j’ai réalisé un court métrage de fiction sur les personnes titulaires de la carte de séjour « Compétences et talents ». À l’écran, une actrice russe explique à un agent de préfecture qu’elle a travaillé dans plusieurs pays, pour comprendre dans quelle case son parcours peut encore entrer. L’agent l’interrompt : « Vous avez peut-être une renommée internationale, alors ? Je dois vous connaître ? ». L’administration a parfois cette politesse rare : elle annonce la catastrophe sous la forme d’une question.

Le film s’appelle Exemplaires. Son titre en anglais est Exceptional Talent. Je pensais alors avoir réalisé un film sur l’immigration, l’attente, les femmes qui répètent calmement leur propre valeur à des gens qui regardent surtout si la case existe. Je comprends aujourd’hui que Exemplaires et Une vie en France racontent la même histoire, mais depuis deux extrémités du récit.

Une géopolitique du don divin
Ce récit, c’est celui du talent. Avant de devenir une émission de téléréalité, il a été une unité de poids, puis une somme d’argent, puis, dans la parabole de Matthieu, quelque chose qu’il ne faut surtout pas enterrer. Les chercheuses qui l’ont étudié plus récemment, comme Catherine Robb de l’Université de Tilbourg, déplacent la question : le talent n’est pas la compétence elle-même, mais la disposition à la développer, à condition que le monde laisse un minimum de place à cette disposition. Les préfectures, elles, ont toujours préféré les conditions aux dispositions. Elles les appellent simplement « critères ».
En 2006, le projet de loi Sarkozy sur l’immigration dite choisie crée la carte Compétences et talents, réservée aux personnes susceptibles de participer « de façon significative et durable » au développement économique ou au rayonnement de la France. Apparemment, dieu distribuait le talent avec une certaine fantaisie. Le ministère de l’Intérieur allait désormais le certifier avec davantage de méthode.
La doctrine est limpide. Comme l’a expliqué Nicolas Sarkozy peu après l’adoption de la loi, la carte pourra être délivrée « à des informaticiens indiens, mais pas à des médecins béninois, car leur pays a besoin d’eux ». Le talent devient alors une ressource dont la France évalue l’importation possible, non seulement selon ce qu’elle y gagne, mais selon ce que le pays d’origine peut se permettre de perdre. C’est une géopolitique du don divin, avec récépissé.
En 2016, la carte disparaît au profit du titre de séjour Passeport talent. Le mot compétences s’efface ; le talent reste, plus seul, plus brillant, plus présentable. Instauré sous Hollande, il porte déjà quelque chose que l’on connaît maintenant depuis dix ans de présidence d’Emmanuel Macron : le talent devient une vertu économique institutionnelle, mesurée en seuils de revenus. Il ne s’agit plus de savoir ce qu’une personne pourrait devenir, mais ce qu’elle peut prouver au moment où le formulaire l’exige.

Les modèles arrivent toujours après
Dix années se sont écoulées lorsqu’on me propose de réaliser trois épisodes d’Une vie en France. Vingt-cinq noms dont personne ne conteste aujourd’hui le talent. La postérité est souvent moins tatillonne que la préfecture. Je me suis demandé ce que signifiait raconter le patrimoine social avec des modèles de langage qui apprennent précisément sur les traces que ce même patrimoine laisse derrière lui. Les images changent ; le vocabulaire, lui, semble excellemment stable.

Les modèles d’IA arrivent toujours après. Ils apprennent sur des archives dont nous connaissons mal les frontières, mais dont ils absorbent les catégories. Le talent, le potentiel, l’excellence, l’employabilité, le rayonnement : cette langue existait déjà. Ils n’ont fait que l’apprendre avec une remarquable application (ou bien, avec un remarquable talent ?) qui devrait peut-être davantage nous inquiéter que leur nature.
C’est peut-être cela, en revanche, la nature de l’incroyable talent : celle d’un mot dont personne ne s’accorde sur le sens, transformé en catégorie préfectorale, puis en promesse économique, puis en variable d’entraînement pour les modèles d’IA, avant de le célébrer un 14 juillet sous la forme d’un récit national.
La question n’est donc pas de savoir si la France reconnaît le talent, mais à quel moment il devient reconnaissable pour elle. Parfois, cela prend trois ans renouvelables. Parfois, un siècle. Cela dépend du guichet.